solitudes des jeunes générations
Selon un sondage TNS Sofres pour « La Croix » et la Société
de Saint-Vincent-de-Paul, les personnes souffrant le plus de la solitude
sont les femmes urbaines actives de 35 à 49 ans
Avec cet article
Célibataires, divorcées ou séparées, de plus en plus de jeunes
femmes expriment un sentiment de solitude sous lequel couve souvent un
mal-être existentiel (P.RAZZO/CIRIC).
Elle a souscrit un forfait téléphonique illimité, s'est ouvert
un profil sur Facebook et s'est même inscrite sur le site de rencontres
amicales « onvasortir.com ». Adeline, 32 ans, est une jeune femme aux
multiples réseaux. Responsable marketing dans une entreprise de
communication en région parisienne, elle voit plusieurs de ses collègues
en dehors du travail et, le week-end, saute dans le train ou l'avion
pour retrouver des amis à Lille, Rennes ou Strasbourg.
Et
pourtant, Adeline ose briser un tabou très moderne pour avouer, entre
deux sourires : « Oui, la solitude me pèse. 95 % de mes amis sont en
couple, ont des enfants. J'ai l'impression de m'être rendue très
disponible aux autres. J'aimerais maintenant trouver quelqu'un qui
s'occupe de moi. »
Qu'elles soient célibataires, divorcées ou
séparées, de plus en plus de jeunes femmes expriment un sentiment de
solitude sous lequel couve souvent un mal-être existentiel. C'est l'une
des leçons du
sondage que La Croix
publie aujourd'hui en partenariat avec la
Société de Saint-Vincent-de-Paul.
40% des femmes de 35 à 49 ans disent souffrir de la solitude
Si les Français estiment que la solitude touche davantage les personnes
âgées, ce ne sont pas ces dernières qui s'en plaignent le plus. 33 %
des moins de 25 ans disent souffrir souvent ou de temps en temps de la
solitude. Mais c'est chez les femmes de 35 à 49 ans que ce malaise est
le plus fort, avec un inquiétant score de près de 40 %. Le profil type
de la solitaire est celui d'une habitante d'une grande ville exerçant
une activité professionnelle.
Il existe donc un décalage entre
l'isolement - qui touche en effet d'avantage les aînés - et un sentiment
de solitude que connaît bien le sociologue Jean-Claude Kaufmann. Voilà
déjà dix ans, ce chercheur publiait un essai retentissant sur la femme
seule (1), qui troublait l'image dominante de la femme moderne et
autonome.
Difficile cependant de dresser un portrait lisse de ces
femmes seules, entre celles qui choisissent le célibat et celles qui le
subissent. Depuis, le développement des modes de « vie en solo » n'a
cessé de s'accentuer. Aux États-Unis, où l'on publie tous les ans des
études sur le sujet, les derniers chiffres montrent que le phénomène est
continu depuis maintenant quarante ans.
Des liens multiples mais faibles
Cette évolution des modes de vie s'est accompagnée d'une transformation
de la nature de nos relations interpersonnelles que Jean-Claude
Kaufmann résume ainsi : « Dans le passé, les individus étaient rattachés
aux autres par un nombre limité de liens forts. Aujourd'hui, ce sont
des réseaux de liens multiples mais faibles qui se tissent. » Les
nouvelles technologies de la communication ont permis de multiplier
presque à l'infini ces liens « fluides, à distance ».
Le
sociologue ne fait pas le procès de l'individualisme, mot qui suggère
l'idée d'égoïsme et de repli sur soi. Rien de tel, si l'on en croit les
bises et autres smiley (sourires) qui s'échangent en permanence sur la
Toile ou par SMS.
Chercheur à l'Institut national des études
démographiques (Ined), Jean-Louis Pan Ké Shon souligne pour sa part que
chaque société produit du mal-être. Autrefois, les appartenances fortes -
à une famille, une profession ou un village - provoquaient des «
névroses ».
De plus, souligne-t-il, les femmes n'ont pas le
monopole des souffrances modernes car si elles se plaignent plus souvent
de la solitude, les hommes présentent davantage de comportements
addictifs ou suicidaires. Ceci étant dit, Jean-Louis Pan Ké Shon
reconnaît que « les personnes vivant seules sont plus souvent sujettes à
ces sentiments de mal-être. »
Un sentiment de solitude ressenti le week-end et le soir
À travers ses enquêtes, Jean-Claude Kaufmann a montré que ce sentiment
de solitude, le plus souvent, n'est pas constant mais correspond à des
moments très précis de la vie, comme les week-ends et le soir. « Dans
les ménages, on observe que les petits récits de la journée font partie
d'un véritable rituel. Il permet à chacun de soigner ses bobos, de
s'appuyer sur l'autre pour raffermir l'estime de soi », détaille le
sociologue.
Originaire de Tunisie, Myriam, 37 ans, est avocate
dans le Sud-Est. Jusqu'à 32 ans, elle a vécu seule, par choix, se
dévouant à sa passion, son travail. « Le plus difficile, admet-elle,
c'est de ne pas avoir ce moment du soir où l'on peut échanger des choses
parfois banales. Parler d'un souci de travail ou tout simplement du
goût d'un café. »
Adeline, dont les parents et les deux soeurs
vivent à Toulouse, habite un immeuble où, dit-elle, elle ne connaît
personne. Elle, qui aime sortir, évalue à une quarantaine les amis sur
lesquels elle peut compter. Enfin parfois. « Le pire, c'est quand on a
besoin de partager à la fin de la journée. On téléphone, mais personne
n'a le temps de discuter. »
La société aurait tort de prendre à la légère ces nouvelles solitudes
Pour Jean-Claude Kaufmann, les nouveaux modes de relation en réseaux
peuvent laisser «d'énormes trous dans le maillage». On l'a vu en 2003
avec les ravages provoqués par la canicule, durant laquelle la majorité
des décès ont eu lieu à domicile.
Face à ces situations
d'isolement des personnes âgées, le sentiment de solitude des jeunes
femmes actives peut paraître bénin. Pourtant, le sociologue estime que
la société aurait tort de prendre à la légère ces nouvelles solitudes.
Reste à trouver la réponse adaptée à de nouvelles générations qui,
souligne-t-il, ne renonceront pas à leur quête d'autonomie.
Après
avoir connu un premier compagnon, Myriam a rompu, préférant encore la
vie en solo à une vie de couple sur le déclin. Elle a refait sa vie avec
un autre homme. Mais, assure-t-elle, ce n'est pas forcément pour
toujours. « Dans mon métier, je vois des divorces tous les jours. La vie
peut nous offrir de durer ensemble, mais je ne crois pas à
l'engagement. »
L'avocate veut rester fidèle à ses seuls
sentiments. Serait-ce au prix d'une solitude dont elle accepte le
risque. Adeline, pour sa part, n'a qu'un rêve : celui de trouver l'homme
avec qui elle pourrait partager une vie qu'elle n'imagine pas de
traverser seule.
Bernard GORCE
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