une trahison partie 6






pas de société, ils ne seront les citoyens de rien ni
les enfants de personne... Crois-tu que je n’aie
pas frémi cent fois à la pensée de l’enfant, – de
l’enfant sans nom ?

– Qu’importe ! fit René en lui serrant
passionnément les deux mains. Tout cela est loin,
aujourd’hui seul est présent ; nous nous aimons,
le monde entier nous appartient, partons !

Elle se dégagea par un geste désespéré.

– Eh bien, non, dit-elle, je n’en ai pas le
courage.

– Que crains-tu ?

– Je crains la vieillesse et l’isolement !

– Tu n’as pas confiance en moi ?

– Je ne puis vivre sans l’estime du monde.

– C’est à cela que vous sacrifiez notre amour ?
Ah ! Valentine, vous ne m’aimez pas !

– Dis-le donc encore une fois ! s’écria la jeune
femme en se levant. Dis-le, que je ne t’ai pas
aimé !

René se tut. Ces paroles amères peuvent



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s’échapper sous le coup de la douleur, mais on ne
les prononce pas deux fois. Valentine reprit :

– Oui, je regarde loin, moi ; je vois au-delà du
temps présent ; je vois l’avenir gros d’orages ;
bafoués par le monde, calomniés, nous rôderons,
sans pouvoir y rentrer, à la porte de la société qui
nous aura chassés...

– Mais je serai là, moi ! s’écria René.

– Tu peux mourir ! lui dit-elle en le regardant
en face. Et moi aussi, je peux mourir.

– Est-ce que nous pourrions nous survivre ?

– Hélas ! on ne sait pas ! fit tristement la jeune
femme.

L’emportement de René était tombé ; il s’assit
près d’elle, épuisé de sa récente colère ; elle
l’attira et appuya la tête de son ami sur sa
poitrine.

– Vois-tu, René, il n’y a qu’une chose vraie,
c’est le mariage. Nous ne pouvons pas nous
marier ensemble, malheureusement ; il faut avoir
le courage de nous reprendre l’un à l’autre et de
recommencer chacun de notre côté une vie


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régulière.

Le jeune homme ne parut pas avoir entendu.
Valentine continua avec plus de courage :

– Il faut nous séparer, afin de pouvoir nous
retrouver plus tard avec joie, dans une amitié qui
n’aura plus de nuages. Pour cela, mon René, il
faut accomplir le sacrifice en entier, de façon
qu’il porte ses fruits... René, je t’en supplie, aie
confiance en moi, je te le demande à mon tour,
veux-tu promettre de m’obéir ?

Il la regarda de ses yeux découragés, attendant
un nouveau coup.

– Il faut te marier, ma chère âme !

Il laissa retomber sa tête sur la poitrine de
Valentine sans rien dire. Elle le serra
passionnément dans ses bras.

– Il faut te marier, mon René ; avoir une
famille à toi, un foyer à toi ; je t’ai tenu trop
longtemps écarté des lois sociales, il faut y
rentrer. Je vieillirai, moi, vois-tu, et je ne serais
jamais qu’une maîtresse ; c’est une femme qu’il
te faut, avec les avantages de la fortune et d’une



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situation honorée. Tu souffriras dans les
commencements, lorsque nous allons être
séparés, mais tu verras bientôt que j’avais raison,
et qu’en te parlant ainsi, je me montrais ton
amie...

Elle continua longtemps de la sorte, serrant
contre son cœur déchiré René toujours immobile.
Les larmes ruisselaient sur le visage de la jeune
femme ; elle ne les sentait pas, et trouvait dans
son cœur des arguments nouveaux, mélange
singulier de mensonge et de vérité, que lui
dictaient son amour profond, son abnégation sans
limites.

Et pendant ce temps, René, qui l’écoutait sans
l’entendre, se demandait intérieurement :

– Quel motif peut-elle avoir pour vouloir
m’abandonner ?

Valentine cessa tout à coup de parler, et
regarda son ami avec une sorte de stupeur.

– Réponds-moi donc, fit-elle, dis-moi quelque
chose !

– Que veux-tu que je te dise ? tu détruis ma



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vie, tu m’arraches le cœur ; je t’écoute, en me
demandant où tu as pris tout ce courage ; moi, je
n’aurais jamais pu !

Il sembla à la jeune femme qu’un ressort se
brisait en elle, et qu’elle tombait en pièces,
comme un mécanisme détraqué. Elle eut envie de
s’écrier : Partons ensemble ! Puis elle se dit
qu’elle avait déjà trop souffert pour qu’il ne fût
pas insensé de perdre le fruit de ses souffrances.
Elle voulait le bonheur de René, elle
l’obtiendrait.

– C’est parce que je t’aime ! lui dit-elle en
frémissant ; c’est parce que je veux que tu sois
heureux.

– Et vous, qu’allez-vous faire ? demanda-t-il
en la regardant bien en face.

– Moi ? Ah ! Dieu ! je n’en sais rien ! fit-elle
en laissant retomber sur sa robe ses mains sans
force.

Ce fut au tour de René de la supplier de lui
donner une explication ; il voulait savoir
pourquoi elle lui imposait cette torture. Il ne put




110








obtenir d’autre réponse que la même phrase : Il
faut songer à l’avenir ; je veux que tu sois
heureux toute la vie.

Las et humilié de prier, il se redressa enfin et
dit avec amertume :

– Soit, puisque vous le voulez, séparons-
nous !

Frappée au cœur, Valentine le regarda, comme
un agneau regarde le boucher. Ce n’était pas ainsi
qu’elle voulait la séparation ; une rupture était
pour elle pire que la mort, et le but de son
sacrifice n’était-il pas de conserver l’amitié de
René, et le droit de veiller sur lui toute sa vie ?

– Séparons-nous matériellement, dit-elle, mais
que nos âmes restent unies. René, je vous en
supplie, faites ce que je vous demande ! Mariez-
vous, afin que nous puissions nous voir, en toute
sécurité, dans la paix de notre conscience, pour
qu’il y ait entre nous des obstacles
infranchissables.

– Où voulez-vous, fit-il d’un ton amer, que je
trouve le temps, la force et le goût de me choisir




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une femme ? Vous en avez peut-être une à
m’offrir ?

– Non, dit Valentine avec douceur ; mais en
regardant autour de nous...

Elle nomma plusieurs maisons où il y avait
des jeunes filles à marier, évitant soigneusement
de mentionner mademoiselle de Broye.

– Alors, vous y tenez absolument ? dit-il ; cela
fait partie de vos plans ?

Elle fit un signe d’affirmation muette, en le
regardant jusqu’au fond de l’âme.

– Comme il vous plaira, continua-t-il avec un
geste lassé. Je m’étais donné à vous corps et
âme ; votre fantaisie est de vous débarrasser de
moi en faveur d’une autre ; agissez selon votre
fantaisie ; je vous appartenais, je ne me reprends
pas.

Valentine se laissa glisser à genoux devant lui.

– Si tu savais comme je t’aime, dit-elle à
travers ses larmes, si tu savais... si tu savais !...

Il la releva dans ses bras en la couvrant de
baisers : elle n’essaya pas de résister.


112














IX



L’idée de la séparation était entrée dans
l’esprit de René ; celle du mariage avait glissé sur
lui : Valentine sut l’amener bientôt à les
considérer tous les deux comme inséparables. Ce
ne fut pas l’œuvre d’un jour ; mais la nature
molle et impressionnable du jeune homme rendait
possible ce qui paraissait invraisemblable.

Il cherchait toujours dans son esprit quels
pouvaient être les motifs qui faisaient agir
madame Moissy ; à mille lieues de la vérité, il
s’arrêtait aux explications les plus bizarres ; –
mais dès qu’il regardait les yeux purs de son
amie, ses suppositions tombaient d’elles-mêmes.

Malade, l’esprit torturé, il finit par se laisser
aller à la dérive, comme une épave ; Valentine
voulait qu’il se mariât – il se marierait.

En attendant, il voyait très souvent Régine de
Broye, qui venait à toute heure chez sa nouvelle



113








amie ; la jeune fille resserrait autour de lui les
mailles d’un filet soyeux et invisible. Avertie par
on ne sait quelle intuition mystérieuse, elle avait
compris que pour plaire à René elle devait
ressembler à Valentine. Elle lui ressemblait
donc : dans la tenue, dans la mise, dans
l’apparence générale, elle rappelait madame
Moissy ; elle s’était approprié quelques-unes des
expressions de la jeune femme, les inflexions de
voix même ne lui avaient pas échappé. Peu à peu,
René s’habitua à la considérer avec une certaine
satisfaction ; elle était toujours bonne et aimable,
celle-là ! Elle n’avait pas les caprices
incompréhensibles, les cruautés inutiles de
Valentine ! Il trouvait toujours une approbation
dans ses yeux.

Il en parla un jour à son amie, avec la froideur
impitoyable de ceux qui se croient injustement
lésés.

– Cette jeune fille est vraiment charmante, dit-
il d’un ton détaché ; elle vous ressemble, elle
ressemble, veux-je dire, à ce que vous étiez
quand vous m’aimiez...



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Valentine le regarda attentivement. Il y venait
donc ! Elle eût dû se réjouir, elle éprouva une
tristesse mortelle.

– Oui, continua-t-il ; quand vous m’aimiez,
vous aviez cette sympathie dans l’abord et le
regard, cette bienveillance dans les paroles... Elle
est charmante, et mériterait de rencontrer un mari
digne d’elle.

Valentine le regardait toujours.

– Oh ! mon cher ingrat, pensait-elle, si tu
pouvais voir ce que je souffre !

Après un instant d’hésitation, elle reprit tout
haut :

– C’est peut-être qu’elle vous aime ?

René fut moins surpris qu’il ne l’eût cru lui-
même.

– Elle ! la pauvre enfant ! à Dieu ne plaise !
Elle mérite mieux qu’un cœur brisé et torturé
comme le mien !

– Si elle vous aimait, tel que vous êtes ?
insista Valentine en tremblant.




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– Je la plaindrais sincèrement ! répondit le
jeune homme.

C’en était assez pour ce jour-là. Un grand pas
était fait ; l’idée du mariage, non seulement en
général, mais avec Régine, avait enfin pénétré
dans l’esprit de René ; il était désormais sans
défense.

La lutte fut longue, cependant ; il aimait
toujours Valentine ; mais son amour-propre
blessé et ce besoin de consolations naturel au
cœur de ceux qu’on fait souffrir, l’entraînaient du
côté où il se sentait choyé. Son amour restait à
madame Moissy, malgré ce qu’il appelait son
ingratitude. Pendant deux mois, il hésita,
avançant aujourd’hui, reculant demain, se
montrant près de Régine le charmeur qu’il savait
être, les jours où il croyait avoir à se plaindre de
son amie, et revenant à celle-ci les yeux pleins de
larmes brûlantes, lorsqu’il voyait pâlir et se
contracter le beau visage dont l’expression à la
fois rigide et douloureuse était devenue une
énigme pour lui.

Le temps s’écoulait cependant ; madame



116








Moissy, qui recevait toutes les semaines une
lettre de son mari, ne pouvait oublier que bientôt
elle devait tenir sa promesse. René n’avait pas
encore fait sa demande en mariage ; à plusieurs
reprises, elle avait espéré l’irriter assez pour
l’amener là ; elle en avait été pour sa peine. Elle
résolut de frapper un grand coup.

Un soir, chez madame de Broye, profitant
d’un moment où elle se voyait entourée d’un
groupe affectueux et sympathique, elle amena ses
amis à parler de leurs projets pour l’été.

– Et vous ? lui demanda-t-on.

– Moi ? À moins d’événements que je ne puis
prévoir, je compte partir dans les premiers jours
d’avril, pour passer quelque temps en Italie.

René tressaillit. Il l’avait vue le jour même, et
elle ne lui avait pas dit un mot de ce projet.
S’était-elle ravisée ? Voulait-elle l’emmener ? Ou
simplement essayait-elle de donner le change au
monde pour cacher un départ avec lui ? Il chercha
à rencontrer les yeux de son amie, mais sans y
réussir.




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– Partez-vous seule ? demanda quelqu’un.

– Non ; madame Desclos va chercher à Naples
sa sœur malade ; je lui ai promis de
l’accompagner.

Les folles espérances de René tombèrent. Ce
n’était pas avec lui qu’elle partait, et de plus elle
s’adjoignait une telle compagne que toute
rencontre devenait impossible ; madame Desclos
était connue pour une des plus impitoyables
langues de leur monde.

Il ressentit une colère immense. Était-il à ce
point chassé de la vie de Valentine qu’elle
songeât à réaliser de tels projets sans seulement
lui en faire part ? Traversant le salon, il alla
s’asseoir près de Régine.

– Vous paraissez souffrant, monsieur ? lui dit-
elle avec intérêt.

– Mais non, répondit-il. Vous êtes trop bonne.

Elle ne répondit pas ; il leva les yeux sur elle
et rencontra son regard fugitif ; elle avait rougi
d’une façon si significative qu’il ne pouvait s’y
méprendre. Tout l’orgueil blessé du jeune homme



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lui monta à la tête ; dédaigné là, accepté, presque
demandé ici, n’était-ce pas pure folie de sa part
de poursuivre un bonheur perdu, lorsqu’un autre
s’offrait à lui ?

– Votre bonté, dit-il avec une émotion qu’il ne
pouvait cacher, car il sentait au fond de lui-même
qu’il commettait une méchante action, – votre
bonté irait-elle jusqu’à me permettre de croire
que vous vous intéressez assez à moi pour
m’autoriser à demander votre main ?

– Essayez, monsieur ! répondit Régine, avec
un sourire de triomphe qui illumina son joli
visage. Mais si vous m’en croyez, faites faire
votre demande par madame Moissy ; elle a
l’oreille de mes parents, je vous en préviens.

René s’inclina et se leva. Le caractère de cet
aparté avait attiré sur eux un peu d’attention ; il
retourna vers le groupe qu’il venait de quitter, et
mademoiselle de Broye se dirigea vers sa mère.

Un peu plus tard, se trouvant près de
Valentine, René lui dit d’un ton posé :

– Voulez-vous me rendre un service, un vrai




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service d’amie ?

– Certainement, fit-elle, le cœur serré.

– Mademoiselle de Broye vient de m’autoriser
à demander sa main ; elle dit que la demande
faite par vous aurait plus de chance d’être
accueillie : me portez-vous assez d’intérêt pour
vouloir bien vous en charger ?

Il parlait sans la regarder ; elle-même
détournait les yeux ; tout à coup elle s’avisa que
quelqu’un pouvait l’espionner, et tournant vers
celui qu’elle avait tant aimé son visage d’une
pâleur de cire :

– Je le ferai dès demain, dit-elle.

– Je  vous  en  aurai  une  éternelle
reconnaissance, répondit-il en s’inclinant.

Quand elle se trouva seule chez elle, Valentine
se jeta dans un fauteuil et resta immobile.

Les heures s’écoulaient les unes après les
autres, sans lui apporter de soulagement ni même
d’engourdissement. Le jour qui filtrait à travers
les persiennes l’avertit enfin qu’une nouvelle
épreuve lui était encore réservée.


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– Et je l’aime ? Oh ! comme je l’aime !
murmura-t-elle, en se tordant les bras. Et il me
maudit ! Et il ne saura jamais que je meurs de
l’aimer ! Pourvu seulement que je survive à ce
qui m’attend ! Qu’il me maudisse, plutôt que
d’avoir à me pleurer.

Dans l’après-midi, elle se rendit chez madame
de Broye, et lui exposa tout ce qui concernait M.
d’Arjac. Elle n’avait pas eu besoin de le
consulter ; elle savait de longue date tout ce qui
se rapportait à lui, à sa fortune, à sa famille.
Décidée à accomplir jusqu’au bout la tâche
qu’elle s’était imposée, elle sut trouver l’accent
de chaude sympathie nécessaire, sans dépasser la
limite subtile où il eût semblé exagéré.

Madame de Broye l’écoutait d’un air grave.
Une mère à qui l’on demande sa fille en mariage
se sent toujours inquiète. Non qu’elle soupçonnât
le moins du monde ce que ressentait son aimable
voisine, mais le mariage est une chose si sérieuse
qu’on ne saurait assez hésiter avant de se décider,
bien plus encore pour soi-même que lorsqu’il
s’agit des autres. Un instant Valentine craignit



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que sa demande fût repoussée.

– Enfin, dit madame de Broye avec un soupir,
j’en parlerai à mon mari. Je crois que la démarche
de M. d’Arjac sera accueillie favorablement ; il a
pour ce jeune homme une affection particulière.
Quant à ma fille...

L’excellente femme termina sa phrase par un
sourire. Valentine sourit aussi en réponse.

– Vous êtes bien pâle, dit madame de Broye,
effrayée. Vous sentez-vous malade ?

– Non, répondit Valentine en se levant, je vous
remercie. C’est la fatigue des jours précédents. Je
suis devenue très mondaine cet hiver, et comme
je n’avais pas l’habitude...

Le lendemain, madame Moissy reçut un petit
billet qui la priait de faire savoir à M. d’Arjac
qu’il pouvait se présenter chez M. et madame de
Broye.

Elle envoya chercher René, qui vint aussitôt.

– Voici, dit-elle, en lui présentant le mince
feuillet de papier qui décidait de leurs deux
existences.


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Il le prit, le lut, et le mit sur la table.

– Valentine, dit-il en la regardant avec des
yeux éperdus, vous le voulez ?

– Oui, dit-elle en se détournant.

– Vous voulez que j’épouse cette jeune fille,
vous renoncez à être jamais rien pour moi, vous
me chassez de votre vie ?

Elle lui jeta un regard suprême. Il lui prit les
deux mains.

– Tu m’aimes encore. Je t’adore, dit-il, nous
souffrons tous les deux par ta faute, il y a là
quelque horrible mystère... Dis-moi la vérité,
Valentine !

– Je n’ai plus rien à vous dire, murmura-t-elle.

Il laissa aller ses mains inertes.

– Soit, fit-il d’une voix tremblante, vous
l’aurez voulu.

Il s’écarta d’un pas, sans la quitter des yeux.
Elle eût voulu être morte, afin qu’il la prît dans
ses bras pour pleurer sur elle, mais elle ne
répondit rien.



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– Adieu, alors ? dit-il.

– Adieu.

Ils se regardèrent, et, poussés par un
irrésistible élan, tombèrent dans les bras l’un de
l’autre en sanglotant.

– Adieu, ma vie, dit Valentine, en lui posant
les mains sur les épaules pour boire encore une
fois toute la coupe d’amertume dans les yeux
qu’elle adorait. Adieu, pour toujours... pour
toujours. Je te remercie pour ta tendresse, pour
ton dévouement. Pardonne-moi de t’avoir fait
souffrir, c’est parce que je t’aimais... Pardon, et
adieu !

René la serra follement dans ses bras.

– Allons-nous-en tout de suite, lui dit-il à
l’oreille, j’ai une voiture en bas...

Elle se détacha doucement.

– Non, fit-elle... Que dirait le monde ? Adieu !

– Adieu ! dit-il tristement.

Et il sortit.

Valentine s’enferma dans sa chambre pour le



124








reste du jour.

Le lendemain, entre deux visites, elle reçut
l’annonce  officielle  des  fiançailles  de
mademoiselle de Broye avec M. d’Arjac.











































125














X



Les préparatifs du mariage ne furent pas longs.
On eût dit que chacun avait hâte d’arriver à ce
jour définitif. René, fébrile et nerveux, s’était
plongé résolument dans son rôle de fiancé ;
l’empressement joyeux de Régine faisait dire
méchamment à ses bonnes amies qu’elle voulait
rattraper son temps perdu.

Valentine avait voulu s’absenter pendant les
six semaines qui devaient s’écouler avant le
mariage, et profiter du premier prétexte pour
éviter de revenir à ce moment ; Régine la supplia
tant, la fit tant supplier par sa mère, et s’arrangea
même pour la faire supplier par son fiancé,
devant elle, que la pauvre femme fut obligée de
céder.

Cruellement, René pria madame Moissy de
l’aider pour l’achat de la corbeille. Elle y
consentit. N’était-ce pas encore s’occuper de lui ?



126








Elle n’avait plus maintenant qu’une idée : vivre
pour lui, concentrer en lui toutes ses pensées,
toutes ses espérances, sans qu’il le sût, sans qu’il
pût même s’en apercevoir. Ensuite, quand il
serait tout à fait guéri, quand l’amour de sa jeune
femme et les joies de la paternité auraient achevé
de panser la blessure qu’elle lui avait faite, elle
verrait ce qu’elle devait décider : vivre pour être
heureuse de son bonheur, ou mourir, pour ne pas
en être témoin.

Elle parcourut donc les magasins avec celui
qu’elle aimait plus que jamais, choisissant pour
une autre ce qu’elle aurait désiré avoir pour elle-
même. Elle fut tout autant consultée par Régine
et sa mère, qui appréciaient son goût pur et
irréprochable. Elle vécut ainsi pendant six
semaines, au milieu des dentelles, des bijoux, des
objets de luxe de toute espèce, donnant son avis,
comme si c’était pour elle une chose indifférente.
À tout moment, un mot de Régine lui enfonçait
dans le cœur une de ces flèches barbelées de la
jalousie, qu’on ne peut plus jamais retirer ; elle
supporta tout avec un front serein.




127








Ses yeux se creusaient cependant, et le
dessous de ses paupières se cernait d’une teinte
violette ; elle avait maigri et pâli, au point qu’un
jour elle entendit Lorrey dire derrière elle :

– Madame Moissy doit être malade, elle
change à vue d’œil.

Le malin Dubreuil, auquel s’adressait le brave
garçon, ne répondit rien, mais promena son
regard de mademoiselle de Broye à Valentine, et
se garda de sourire ; seul entre tous, il avait
deviné, sinon toute la vérité, au moins une partie
du sacrifice de la jeune femme, et sa malice
ordinaire se trouvait mise en échec devant une
grandeur qu’il ne pouvait comprendre.

– Je change, tant mieux ! se dit Valentine ; que
je vieillisse vite, afin que personne ne me regarde
plus, c’est mon dernier vœu.

Le jour du mariage arriva, tel que l’avait
entrevu Valentine pendant ce dîner à la maison de
Broye, où elle avait décidé de sa destinée. Le
long du tapis rouge, au son des orgues tonnantes,
elle vit passer René conduisant Régine
enveloppée de tulle blanc. Il était aussi pâle


128








qu’elle l’avait rêvé ; lui aussi pensait à elle en ce
moment, mais il ne voyait rien autour de lui, et
elle se garda bien d’attirer son regard.

Lors du défilé, à la sacristie, elle se laissa
serrer chaudement la main par M. et madame de
Broye et embrasser par Régine ; elle mit sa main
froide dans celle de René ; puis, prétextant sa
fatigue, elle rentra chez elle tout en hâte.

Dès qu’elle eut dépouillé sa toilette d’apparat,
elle s’assit devant son petit bureau, ouvrit un
tiroir et regarda longtemps l’écrin qui contenait
un mignon revolver, compagnon de ses voyages...

– Non, pensa-t-elle ; il souffrirait trop de ma
mort, et je ne veux pas qu’il souffre.

Passant sa main sur ses yeux brûlants, elle
referma le tiroir. Une lettre de faire part du
nouveau mariage était devant Valentine ; elle la
mit sous enveloppe et l’adressa à Moissy. Après
quoi elle s’assit dans un fauteuil, ensevelit sa tête
dans ses mains, et se ressouvint de son bonheur
passé.






129














XI



La somptueuse calèche armoriée de la famille
de Broye attendait, pour prendre son rang dans la
file, que la cohue tapageuse fût un peu diminuée.
Le vieux cocher, le fouet sur la cuisse, les rênes
tendues, n’était pas plus immobile que ses
superbes et longs chevaux ; le valet de pied
impassible regardait droit devant lui, comme s’il
eût été de bois.

Dans la calèche, Régine et sa mère
échangeaient des propos oiseux avec Dubreuil,
dont le groom gardait à quelques pas de là la
petite charrette anglaise.

Jacques Bérard venait de les rejoindre, et
regardait la jeune madame d’Arjac avec des yeux
semi-ravis, semi-bourrus : bourrus, parce qu’elle
était la femme d’un autre ; ravis, parce qu’elle
était délicieusement jolie ; et puis, au fond, il se
rendait compte que cette fleur de serre se fût mal



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acclimatée    dans    sa    gentilhommière
bourguignonne ; lui-même, dans cette atmosphère
capiteuse de Paris, ne se sentait-il pas mal à
l’aise, presque comme un intrus ?

– Eh mais, fit Dubreuil, en ajustant son
monocle, qu’est-ce que je vois là-bas ?

Les yeux des deux femmes, augmentés de la
puissance de leurs lorgnettes, se tournèrent vers
l’endroit vaguement désigné par le mot là-bas.
Mais « là-bas » est très grand, et elles ne
distinguèrent rien qui leur parût digne d’attention.

– Je ne me trompe pas, continua le jeune
homme, c’est madame Moissy...

René, assis en face de sa femme, ne put
réprimer un soubresaut nerveux, et regarda dans
la direction indiquée.

– Oh ! vous ne pourriez pas la voir, reprit
Dubreuil, elle est dans un coupé de chez Brion...
avec quelqu’un.

– Une de nos amies ? fit madame de Broye, en
reprenant sa pose majestueuse.

– Non pas, un homme... les voilà qui tournent


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par ici... C’est singulier, mais très singulier... Si
ce n’était pas absolument invraisemblable et
impossible, je dirais que... En effet... Oh ! c’est
trop amusant ! devinez, mesdames, avec qui
madame Moissy se promène, le jour du grand
prix de Paris ! Devinez-le en cent, devinez-le en
mille !

– Vous feriez mieux de nous le dire, puisque
vous avez de si bons yeux, fit René, qui ne
pouvait plus réprimer son agacement nerveux.

– Vous y renoncez ? fit Dubreuil aux dames
qui souriaient vaguement, dans l’attente. Eh bien,
je vais vous le dire : avec son mari ! avec Hubert
Moissy lui-même. Ceci passe créance, en vérité !

– Cela ne se peut pas ! cria René, hors de lui.

– Je vous l’accorde, mais cela est. Voyez
plutôt ! les voici qui viennent ; ils vont nous
dépasser.

En effet, le coupé arrivait, au petit trot d’un
bon cheval ; Valentine très pâle, entièrement
vêtue de noir, avec une touffe de roses-thé au
corsage, reçut le salut des hommes qui se




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trouvaient là, et envoya un sourire avec un signe
de tête à madame de Broye ainsi qu’à sa fille.
René, immobile et hautain, la regardait fixement.
Il leva son chapeau de la façon la plus froide et la
plus correcte. Moissy salua de même, sans
s’adresser à personne en particulier, et le coupé
prit le chemin de l’avenue de Longchamps.

– Valentine avec son mari, disait madame de
Broye, c’est à n’y pas croire ! Après neuf ans de
séparation ! Après tout, elle a fort bien fait. C’est
une vie pénible que celle d’une femme isolée.

– Évidemment, reprit Régine. On a beau tenir
une conduite irréprochable, on a grand-peine à se
soutenir au-dessus de la calomnie ; quoique
Valentine ait toujours été à l’abri du soupçon...

Dubreuil regarda la jeune femme avec une
attention soutenue ; elle parlait de la meilleure foi
du monde.

– Qu’attendons-nous ? fit René avec une sorte
d’impatience douloureuse. Ne pourrions-nous pas
rentrer ?

– Allez, dit M. de Broye au valet de pied.




133








Dubreuil se retira ; le gros Bérard, qui n’avait
pas dit un mot, se recula un peu, afin de ne pas
laisser les roues de l’équipage lui passer sur les
pieds, et la calèche s’ébranla au milieu des
sourires et des signes d’adieu.

René eut beau plonger son regard dans tous les
coupés qu’ils dépassèrent en route, il ne put
apercevoir Valentine. Prétextant un grand mal de
tête, il se retira chez lui et s’y enferma pour toute
la soirée.

Avec son mari ! C’était donc là le secret
qu’elle lui avait caché depuis presque un an !
Ah ! qu’il l’avait bien jugée, lorsqu’il l’accusait
de préférer le monde à tout et à lui-même ! Elle
avait eu si soif de considération mondaine,
qu’elle en avait perdu le sens, au point de ne pas
comprendre qu’en s’affichant avec ce mari,
disparu depuis tant d’années dans on ne sait quel
gouffre de mauvais aloi, elle se faisait du tort,
sans parvenir à réhabiliter ce hasardeux !

Avec son mari ! Et sans doute, pour payer la
protection mensongère qu’il allait étendre sur
elle, elle lui avait rendu tous ses droits...



134








René broya de sa main crispée la chaise légère
sur laquelle il s’appuyait.

– Elle m’a trompé, s’écria-t-il ; elle m’a menti,
ses yeux bleus m’ont menti, sa bouche a menti,
ses larmes ont menti. Elle m’a casé dans le
mariage, ainsi qu’on met sur les rayons d’une
bibliothèque le livre qu’on vient de lire et qui n’a
plus d’attrait... Elle s’est débarrassée de moi en
me faisant faire un beau mariage, pour me leurrer
plus facilement. C’est une infâme trahison !

En proie à une indicible colère, il resta
immobile, les dents serrées, les ongles de ses
doigts entrant dans la paume de ses mains ; – tout
le mépris que contient une âme humaine, noble et
grande, il le versait sur la tête de Valentine.

– Cette femme ! pensait-il, et je l’ai aimée ! Je
voudrais arracher de ma poitrine ce cœur qui a
battu pour elle, je voudrais brûler mes lèvres
souillées qui ont cherché les siennes ; cette
femme !

L’accablement succéda à cette stupeur de la
rage.




135








– Pourquoi m’as-tu trompé ? lui cria-t-il, au
moment où les larmes jaillirent brûlantes de ses
yeux aveuglés par le sang. Pourquoi m’as-tu dit
qu’il t’en voulait, cet homme indigne ? pourquoi
ne pas m’avouer que tu étais lasse d’une vie
inquiète et périlleuse ? J’aurais pu le
comprendre ! Mais te voir mentir, moi qui
t’estimais au-dessus de tout ! après t’avoir
adorée, te mépriser ! Ô Valentine !

Il tomba sur son lit, vaincu par la souffrance
atroce.

Trois petits coups secs frappèrent à sa porte. Il
se releva machinalement.

– Qui est là ? dit-il en s’efforçant de raffermir
sa voix.

– C’est moi, mon ami, fit Régine ; ouvrez-
moi, je vous prie.

René restait immobile. Il n’était plus chez lui ;
ses douleurs et ses joies ne seraient plus un secret
pour lui seul. Le mariage a cela de délicieux,
quand il est le couronnement d’un amour partagé,
et d’horrible, quand il n’est que la juxtaposition




136








de deux vies : on n’est plus jamais seul ; si l’on
veut cacher quelque chose, il faut se résigner à
mentir.

Il tira rapidement les rideaux de sa fenêtre,
afin de répandre un peu d’ombre sur son visage
décomposé, puis il alla ouvrir.

– Vous êtes décidément souffrant ? fit Régine
en entrant avec un froufrou de soie ; un flot de
parfums, dégagé de toute sa toilette, pénétra en
même temps.

– Oui, fit René à voix basse. Excusez-moi près
de vos parents, je ne pourrai pas aller dîner chez
eux.

– C’est bien dommage. Je venais voir si vous
étiez prêt, la voiture est en bas.

– Je ne saurais en vérité ; excusez-moi,
Régine...

– Vous avez l’air défait, c’est vrai, fit-elle
d’un ton de banale commisération.

Elle passa rapidement le bout de ses doigts
gantés sur la joue de son mari.

– Votre visage est brûlant, continua-t-elle en


137








rajustant son gant ; je crois qu’un peu de repos
vous est nécessaire. Je vous engage à vous faire
faire du thé et à vous coucher ensuite. Alors, je
m’en vais seule ; adieu, mon ami.

Elle s’approcha et lui présenta son front ; il y
mit un baiser... Était-ce bien lui ? Cette femme
était-elle sa femme ? Que s’était-il passé depuis
le temps où il serrait Valentine sur son cœur au
moment de la quitter, et où c’était elle qui disait :
Adieu, mon ami ?

La porte se referma, le froufrou de la soie
s’éteignit dans le corridor, un instant après le
bruit des roues lui annonça qu’il était seul ; il
poussa un soupir de soulagement, rouvrit la
fenêtre, car l’air lui manquait, et s’assit à l’ombre
des rideaux.

Avec sa foi dans Valentine, la vie s’effondrait
sous lui.

Il avait accepté la séparation, il avait accepté
le mariage, avec une sorte de soumission
instinctive, qui n’excluait pas l’amertume, mais
qui impliquait la supériorité de celle qu’il aimait.




138








Tout en sentant un mystère au fond de ces
choses douloureuses, il s’était dit que Valentine
devait avoir des raisons pour agir ainsi ; ces
raisons devaient être bonnes, car elle ne pouvait
rien vouloir que de noble et de juste. Il se
plaignait d’elle à lui-même, mais il subissait la loi
imposée.

Si elle l’avait ainsi torturé dans un but
personnel, avec l’idée mesquine et rebutante de
se rattacher à la protection, – à la société, – de ce
mari indigne, qui l’avait jadis délaissée, qu’elle
méprisait, quelle femme était-elle donc, celle
qu’il avait placée sur un autel, devant laquelle,
pendant trois ans et demi, il avait brûlé le plus
pur de son âme, comme le plus délicat des
parfums ? Il fallait donc la mépriser, elle aussi ?

Mépriser ce qu’on a adoré ! Traîner dans la
boue l’idole consacrée par le temps et la
vénération ! Détruire tout un passé, sans rien
mettre à la place ! Semer du sel sur les ruines de
son ancien amour ! Voilà le supplice le plus cruel
pour une âme élevée, celui qui dépasse toute
comparaison et dont l’horreur laisse bien loin



139








derrière elle les autres amertumes.

René connut cette torture.

Régine rentra vers minuit, après avoir éteint sa
lumière ; il fit semblant de dormir, afin d’éviter
les questions ; d’ailleurs, elle ne tenta point de le
voir. Une heure après son retour, la maison
dormit tranquille, troublée seulement de temps en
temps par le piétinement sourd d’un cheval dans
les écuries.

Quand le matin vint, René regarda dans le
miroir son visage livide et méconnaissable. Sur
son front, quelques fils d’argent qui n’y étaient
pas la veille marbraient une mèche de ses
cheveux.

– Ah ! se dit-il, femme menteuse et frivole, tu
m’as marqué d’une façon indélébile au sceau de
la trahison. Que le monde te pardonne... moi, je
ne saurais.













140














XII



Cent personnes avaient vu Valentine la veille.
On ne la savait pas revenue, on ne croyait pas
qu’elle dût revenir avant l’automne ; elle eut dans
l’après-midi quarante cartes de visite, et à cinq
heures ce fut une véritable procession.

Elle reçut tout le monde. On la trouva seule,
pâlie, maigrie, toujours souriante et bonne. Une
phrase, préparée d’avance, fut la même pour tous.

– J’ai rencontré en Italie M. Moissy ; il m’a
paru triste, fatigué et fort repentant. Après tout,
c’est mon mari, et c’est un galant homme...

– Vous êtes trop bonne. Mais vous avez bien
fait ! Tel fut le cri général. Et chacun s’en allant
ajouta, les uns à part soi, les autres en duo ou en
trio, suivant l’occasion : – Cette pauvre madame
Moissy, elle a inventé le plus joli moyen de se
faire exploiter... Quel besoin avait-elle de
s’embarrasser de son mari ?...



141








– Eh mais, c’est probablement lui qui a jugé à
propos de l’embarrasser de lui ! fit observer
Dubreuil, une heure après, devant Tortoni.

Cette réflexion n’étonna personne.

À six heures et demie, au moment où
Valentine pensait avec un inexprimable
soulagement qu’elle allait bientôt voir finir son
supplice, elle vit entrer dans son salon Régine,
suivie de René.

Ils s’avancèrent, au milieu des chaises réunies,
des visiteurs levés et prêts à partir ; elle arrivait
les mains tendues, tout son joli visage éclairé par
le plus charmant sourire, lui, sombre et contraint,
se tenant derrière elle.

– Nous ne vous avions pas fait de visite de
noces, dit madame d’Arjac en s’asseyant près de
son amie, et je mourais d’envie de vous revoir.
René ne voulait pas venir, sous prétexte que vous
ne deviez pas recevoir ; mais nous ! j’espère bien
que vous nous recevrez toujours ! Et d’ailleurs,
ajouta-t-elle en riant et en promenant ses regards
autour du salon, je vois que nous ne sommes pas
une exception.


142








Le papotage gracieux et banal qui suffit à ce
genre de conversations s’engagea bientôt entre
les visiteurs, qui prirent congé peu à peu. Régine,
entrée la dernière, attendit de pied ferme que tout
le monde fût parti, puis lorsque Valentine, après
avoir reconduit la plus tardive visiteuse, revint
vers eux en fermant la porte du salon, la jeune
mariée se jeta au cou de son amie.

– Enfin ! dit-elle, il me tardait de vous
remercier de mon bonheur ! Je n’y mets pas
d’amour-propre, moi, je l’avoue franchement : je
suis heureuse. Et vous, René, vous êtes là depuis
une demi-heure, et vous n’avez pas encore ouvert
la bouche ? Allons, remerciez, monsieur,
remerciez madame Moissy, vous lui devez bien
cela.

Valentine sourit, mais ce sourire contrastait
étrangement avec la pâleur de son visage et le feu
sombre de ses yeux creusés.

– M. d’Arjac n’est pas bavard, dit-elle avec
douceur, et puis il a l’air souffrant.

– Je souffre en effet, répondit le jeune homme
sans la regarder. J’ai pris hier aux courses une


143








migraine qui me rend maussade. Madame Moissy
me connaît assez, je pense, pour avoir
l’indulgence de m’excuser

Régine repartit de plus belle :

– Quelle idée avez-vous eue, ma chérie, de
vous affubler de votre mari ? Est-ce que nous
n’étions pas tous parfaitement heureux sans lui ?
Qui est-ce qui avait besoin de lui ? pas vous, bien
sûr, pas moi ! pas vous, René ? Personne
absolument ! Et cela va beaucoup vous gêner
dans les relations de société. Je n’ai pas la
moindre envie de l’inviter à dîner, ce monsieur !
Et puis je ne le connais pas ! Est-il aimable ?

– Il a quelques qualités, répondit Valentine
avec effort. Mais, ma chère enfant, vous n’avez
pas besoin de l’inviter à dîner. Nous repartirons
dans quelques jours.

– Eh, mais ce n’est pas une consolation !
J’aurais voulu vous avoir, vous faire dîner avec
nous ! Nous avons cent mille choses à nous dire,
n’est-ce pas, René ?

Valentine ne put supporter ce supplice plus




144








longtemps.

– Je pars, dit-elle, pour un voyage qui sera
long. Je comprends très bien que je ne peux
imposer la société de M. Moissy à ceux qui ont
eu la bonté de me témoigner quelque amitié,
précisément en raison de mon isolement. Lorsque
je reviendrai, nous reviendrons, veux-je dire, à
Paris, notre maison sera forcément un peu
différente de ce qu’elle a été. J’espère néanmoins
que nos vrais amis me resteront.

Elle tendit à la jeune femme sa main qui
tremblait un peu ; Régine lui sauta au cou.

– Mais ! je crois bien ! Mais, chère, c’est vous
qui nous avez mariés ? Nous vous devons le
bonheur de notre existence, je ne me lasserai
jamais de le répéter. Alors on ne vous verra pas
avant votre départ ?

– Veuillez m’en dispenser, fit Valentine
défaillante, je quitte Paris pour plusieurs mois,
pour un an peut-être ; je suis accablée de
préparatifs...

– Vous m’écrirez, au moins ? dit Régine en lui




145








serrant affectueusement les mains. Nous lui
écrirons, n’est-ce pas, René ? Elle nous répondra,
car elle est très consciencieuse.

Ils étaient prêts à partir. Valentine se tourna
vers René et lui tendit la main. Il avança la
sienne, et leurs doigts se rencontrèrent sans se
serrer.

– Voyons, dit Régine à son mari, baisez la
main de notre bienfaitrice, vous lui devez bien cet
hommage !

René s’inclina lentement sur la main de
Valentine. La pauvre femme désespérée ne sentit
pas ce baiser glacial. Elle se cramponnait à ses
propres forces, qui lui échappaient rapidement.

Les jeunes époux sortirent ; madame Moissy,
après les avoir reconduits, se laissa tomber sur le
premier siège, auprès de la porte, et resta
immobile. Elle ne savait plus rien de la vie.

Il lui semblait qu’elle était morte depuis
longtemps et qu’on avait oublié de l’enterrer.

La voix et le pas de M. Moissy qui rentrait la
tirèrent de cette torpeur.



146








– Venez-vous dîner ? lui demandait-il.

Elle se leva.

– Je ne dînerai pas avec vous, monsieur, lui
répondit-elle. J’avais trop présumé de mes forces,
quand j’ai accepté le rôle que vous m’avez fait
jouer hier. Jusqu’au jour de notre départ, veuillez
me laisser absolument seule et maîtresse de mes
actions, sans quoi...

– Sans quoi ? répéta Moissy avec un demi-
sourire.

– Sans quoi, vous savez que je puis vous
échapper définitivement.

Il la regarda et vit que ce n’était pas le
moment de plaisanter.

– Comme il vous plaira, fit-il en s’inclinant.
Mais nous partirons jeudi.

– Fort bien.

Il s’en alla en chantonnant un air d’opérette.
Au fond, il n’était pas content, bien que Valentine
eût rigoureusement tenu ses promesses.

Elle avait même payé quelques dettes, et



147








l’avenir matériel de Moissy se trouvait assuré.
Mais cet homme usé par la vie avait des
ambitions morales. Incapable d’éprouver lui-
même un sentiment élevé et généreux, il voulait
être considéré comme un être supérieur. Le
mépris de sa femme pesait lourdement sur lui. Il
eût voulu la contraindre par la force à l’estimer et
lui témoigner de la sympathie. C’était un rêve,
hélas ! irréalisable, comme la plupart de nos
rêves.
































148














XIII



Deux jours après, Valentine traversait le jardin
du Palais-Royal, vers quatre heures. Les enfants
jouaient et couraient dans le sable, les bonnes
causaient sur les bancs, le jet d’eau retombait
avec un bruit de pluie dans son bassin, les
moineaux pépiaient dans les arbres, et madame
Moissy se sentait profondément accablée. La
chaleur du jour lui pesait moins que le fardeau de
son chagrin irrémédiable. Elle marchait la tête
baissée sous son ombrelle, fatiguée, désolée,
faisant chaque pas comme s’il eût été le dernier.

Soudain une commotion intérieure la cloua au
sol. En face d’elle, à quelque distance, venait
René.

Lui aussi semblait écrasé sous ces
préoccupations, et marchait distraitement. Il leva
la tête et aperçut Valentine.

Avant qu’elle pût prendre un parti, il était près



149








d’elle. Ils échangèrent machinalement un salut,
puis il lui parla avec une violence contenue.

– Vous êtes contente, n’est-ce pas ? dit-il ; ah !
vous avez bien joué votre partie ! Aussi, vous
l’avez gagnée haut la main.

Valentine le regarda d’un air éperdu ; il n’en
ressentit que plus de rage intérieure.

– Vous disiez autrefois que j’étais un enfant...
Un enfant, c’est vrai ! Un enfant dans vos mains,
car j’avais en vous une confiance ridicule, je
croyais tout ce que vous me disiez... Avec un
autre moins crédule, votre tâche eût été moins
facile !

– Qu’ai-je donc voulu ? murmura faiblement
madame Moissy.

– Il vous tardait de jouer un rôle dans le
monde, et vous ne pouviez le faire qu’à condition
d’avoir un mari pour porte-respect. Vous vouliez
mener la grande vie ; avec moi c’était impossible,
vous ne pouviez m’aimer qu’à condition de vivre
modestement ; vous avez su trouver une
combinaison qui arrangeait tout, et vous vous êtes




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