une trahison partie 9
frappa la muraille avec un léger bruit.
Ce bruit parut semblable au fracas du
tonnerre
aux oreilles de René, qui avait le vertige
et qui
marchait égaré, sans prendre de
précautions pour
amortir le bruit de ses pas.
La chambre de Valentine était située près
de
l’escalier, presque à l’extrémité du
corridor ; à
mesure que René marchait, le chemin
paraissait
s’allonger devant lui et devenir
interminable,
comme les routes qu’on parcourt dans les
rêves.
En réalité, il marchait très lentement,
soulevant
avec peine ses pieds, qui lui semblaient
rivés au
sol.
Comme il se trouvait à peu près à
mi-chemin,
une porte s’ouvrit à sa gauche.
Il tressaillit
violemment et resta fixé sur
place...
Le visage de Dubreuil, plus contracté que
ce
n’était sa coutume, apparut sur le seuil
de sa
chambre. Les deux hommes se regardèrent
pendant un quart de seconde.
– C’est vous, d’Arjac ? fit Dubreuil avec
un
278
sourire et un léger soupir, comme celui
d’un
homme qui se sent rassuré. J’avais bien
entendu
du bruit, et je craignais qu’il ne fût
arrivé quelque
chose... Rien, j’espère ?
– Rien, répondit René, à qui ce discours
avait
laissé le temps de se remettre. Je ne puis
dormir,
et j’allais chercher un livre à la
bibliothèque...
– Je profiterai de votre petite promenade
pour
y aller aussi, répondit le sceptique ; je
suis un peu
nerveux, voilà deux ou trois nuits que je
ne dors
pas...
Il se montra tout habillé ; sans doute, il
avait
attendu jusque-là, mû par quelque crainte
ou par
quelque soupçon.
Les deux hommes
prirent la petite lampe du
corridor et descendirent l’escalier qui
craquait
sous leurs pieds. Un bruit de pas se fit
entendre à
l’étage supérieur, une tête de femme de
chambre
effrayée se pencha au-dessus de la
balustrade.
Dubreuil souleva la lampe qu’il tenait de
façon à
éclairer son visage, et parla à René un
peu plus
haut que tout à l’heure. La femme de
chambre,
rassurée, regagna sa mansarde. Ils mirent
à sac
279
les rayons de la bibliothèque silencieuse
et toute
noire, puis ayant trouvé n’importe quoi,
ils
remontèrent, cette fois en exagérant leurs
précautions pour éviter le bruit. Sur le
seuil de sa
porte, Dubreuil serra la main de René, qui
rentra
chez lui, avec les sentiments d’un homme
dont
l’adversaire courtois a fait sauter l’épée
sans le
toucher.
– Je crois qu’à présent nous pouvons
dormir
tranquilles, se dit Dubreuil, en déposant
sur la
cheminée le volume qu’il n’avait pas la
moindre
intention d’ouvrir ; mais cette petite
promenade
aurait fait du bien à tout le monde. La
belle chose
cependant que d’avoir l’ouïe délicate !
Joignez à
cela la facilité de se priver de sommeil !
Seigneur, je
vous bénis de m’avoir fait si bien
équilibré. Je suis un de vos plus beaux
ouvrages !
Sur cette
exclamation reconnaissante, notre
philosophe se coucha, et le repos de la
maison ne
fut plus troublé.
280
XXII
Valentine
n’avait rien entendu.
En se trouvant pour la première fois
confiée à
l’hospitalité de Régine, qui était aussi
maintenant
celle de René, elle n’avait pu se défendre
d’un
mouvement de tristesse, mêlé d’un peu
d’amertume ; mais son âme généreuse et
tendre
s’était fait à elle-même une sévère
morale, et elle
s’était endormie bercée par une sorte de
joie
triste, heureuse de se savoir si près de
celui
qu’elle aimait, heureuse encore plus de la
pensée
qu’elle le reverrait le lendemain. Ce
bonheur de
le voir lui semblait si grand, après la
longue
séparation, qu’il ne laissait de place à
aucune
autre pensée.
Quand la
famille et les hôtes se trouvèrent
réunis
au déjeuner, Dubreuil
examina
discrètement le visage de Valentine. Elle
paraissait contente et reposée.
281
– Vous ne savez pas, pensa notre ami, tout
ce
que je vous ai épargné, grâce à ma
pernicieuse
habitude de m’entêter à connaître ce qui
se
passe !
Il fut pris de pitié pour elle, si peu
forte encore
au physique, et dont le moral avait été
tellement
ébranlé que nul ne pouvait mesurer la
somme de
courage qu’elle possédait encore.
Aurait-elle tout dépensé dans la lutte, ou
bien,
au contraire, s’y serait-elle affermie et
retrempée ? C’est ce que l’épreuve seule
ferait
connaître.
– J’aime autant que l’épreuve n’ait pas
lieu ici,
pensa Dubreuil, en suivant le cours de ses
réflexions. Quelque part que ce soit, ce
sera
toujours moins dangereux. C’est madame
d’Arjac
qui n’a pas l’air commode aujourd’hui !
C’est que
Régine avait eu de bon matin une
querelle sérieuse avec son mari.
En se levant,
elle l’avait fait prier de passer
chez elle, et pendant qu’on la coiffait, –
elle ne
pouvait se défaire de l’habitude de causer
de ses
282
affaires devant ses gens, – elle avait
annoncé à
René son changement de résolution.
– Je me porte très bien aujourd’hui,
avait-elle
dit. Ainsi, mon cher ami, nous ne
partirons pour
Paris que dans une quinzaine, ainsi que
c’était
primitivement convenu.
René était nerveux. Il n’avait pas fermé
l’œil
de la nuit. Toutes les réflexions que
l’ardeur du
premier mouvement avait écartées l’avaient
assailli lorsqu’il était rentré dans sa
chambre, et
rien de ce qu’il avait pensé n’était de
nature à lui
procurer un sommeil paisible.
Lorsque vers le matin il s’était enfin
endormi,
c’était après avoir évoqué tout ce qui
pouvait le
maintenir dans les limites du devoir :
l’affection
et la protection qu’il devait à sa femme,
le
sentiment de sa paternité prochaine, la
considération qu’il devait à M. et madame
de
Broye, et enfin
le droit qu’avait Valentine à
conserver la réputation et l’honneur qui
lui
avaient coûté tant de sacrifices.
Le changement d’humeur de Régine exaspéra
complètement son mari. Serait-il le jouet
de cette
283
femme frivole et instable ?
– Je regrette que vous ayez changé d’avis,
ma
chère, lui répondit-il froidement ; pour
ma part, je
ne modifie pas mes plans avec tant de
facilité.
J’ai pris mon parti d’aller à Paris
aujourd’hui,
bien que cela me dérangeât un peu : je
partirai
tantôt ; vous êtes libre de rester ici,
mais je ne
reviendrai pas vous chercher, je vous en
préviens.
– Quel despotisme ! s’écria Régine, qui
fondit
en larmes. Comment ! il va falloir que je
parte
ainsi, sans m’y être préparée ? Mes effets
sont
sens dessus dessous. Pouvais-je prévoir
que vous
m’obligeriez...
René lui coupa
la parole.
– Ce n’est pas moi, dit-il, qui suis venu
vous
trouver hier soir en vous demandant de
partir ;
vous avez témoigné le désir de retourner
immédiatement à Paris. Il me semble qu’en
consentant sans objection, je vous ai
donné une
preuve de complaisance qui prouve
amplement
mon désir de vous être agréable. Mais si
vous
vous mettez à changer d’avis à tout
moment, sans
raison, vous me ferez jouer un rôle
ridicule, oui,
284
Régine,
ridicule, auquel je ne veux pas me
soumettre.
Il sortit là-dessus, laissant sa femme
suffoquée
de tant d’audace.
La cloche du déjeuner ayant sonné peu
après,
les époux ne se revirent qu’en présence de
leurs
hôtes.
Madame de
Broye, qui n’avait eu aucune
communication ni de la première fantaisie
de sa
fille, ni de la seconde, ne pouvait
comprendre
d’où venait leur attitude gênée. Comme son
expérience maternelle lui avait appris que
vivre
en paix avec Régine n’était pas
précisément la
chose la plus facile du monde, elle ne se
préoccupa guère de cet incident, et, pour
conserver un élément de conciliation dans
la
maison, croyant faire plaisir à tout le
monde, elle
pria madame Moissy de leur accorder encore
un
jour.
Valentine, hésitante, leva instinctivement
les
yeux sur René pour consulter son visage.
Il avait
détourné les yeux ; les lèvres comprimées,
le
regard fixe et dur, il feignait de ne
s’intéresser à
285
rien de ce qui se disait autour de lui.
Valentine
reçut un grand coup au cœur ; il s’était
donc
passé quelque chose ?
Aussitôt, elle
répondit non à l’invitation de
madame de Broye, donna de ce refus
quelques
explications hâtives, et dès que le
déjeuner fut
terminé, pria ses hôtes de vouloir bien la
faire
reconduire.
Une demi-heure s’écoula ; les hommes
étaient
au fumoir, Régine avait disparu, madame de
Broye s’évertuait à entretenir une
conversation
qui, sans Dubreuil, fût tombée à chaque
réponse.
Enfin, la
voiture fut annoncée, et Valentine se
leva. Madame d’Arjac apparut dans le
vestibule,
les yeux rouges, pressa fiévreusement
madame
Moissy sur son cœur, et disparut. M. de
Broye,
qui reconduisit sa visiteuse, se trouva
sur le
perron nez à nez avec son gendre en
costume de
voyage.
– Vous partez ? lui dit-il, ébahi.
– Oui, mon cher beau-père, répondit René.
Ma
femme m’avait annoncé hier soir son
intention de
repartir aujourd’hui pour Paris. Je m’y
étais prêté
286
sans objections. Ce matin, elle a changé
d’idée.
Je ne suis pas une girouette, pour
modifier ainsi
mes plans sans raison. Nous devions
partir, je
pars. Elle désire rester, – elle en est
libre. Pour
ma part, je profite de la voiture qui
emmène
madame Moissy pour me faire conduire à la
gare.
Sa petite valise se trouvait déjà dans le
coupé,
la pluie tombait à flots ; la politesse de
M. de
Broye aussi
bien que son désir d’obtenir des
explications se trouvèrent vaincus par la
nécessité
de se soustraire à la douche continue que
versait
sur lui le ciel inclément.
Valentine s’assit dans la voiture, René
auprès
d’elle, puis il referma la portière. Le
cocher
toucha ses chevaux, et ils partirent au
grand trot.
– Qu’y a-t-il donc ? demanda Valentine
consternée.
– Il y a, s’écria René, que ma femme est
une
pécore ! – Oui, une simple sotte, sans
caractère,
sans bonté, sans dignité ; elle a dû en
faire voir à
sa pauvre mère ! Mais avec moi, la tâche
ne lui
sera pas si facile... elle ne me mènera
pas en
laisse comme un chien havanais.
287
Valentine le regarda d’un air effrayé. Il
ôta son
chapeau, passa la main sur son front
brûlant et
essaya de sourire ; mais ses lèvres
tremblaient
encore de colère, et il échoua dans sa
tentative.
Émue, Valentine lui prit la main avec un
geste
de douce pitié. Ce fut la goutte d’eau qui
fait
déborder le vase trop plein. Toutes les
colères
amassées, tous les froissements intimes
subis et
réprimés aussitôt, toutes les douleurs
secrètes
d’un mariage mal assorti se déversèrent
dans les
paroles de René. Valentine apprit que
depuis
deux ans, le rêve de joies domestiques
fait par
elle pour celui qu’elle aimait, n’était
qu’un
mensonge officiel. Non seulement il
n’avait pas
trouvé le bonheur, mais il avait perdu le
bien qui
console de l’absence de tous les autres :
la
liberté !
Valentine
s’était jetée au fond du coupé et
pleurait
silencieusement. Tout entier
à
l’emportement de son amertume, René ne
s’en
apercevait pas. Lorsqu’il s’arrêta enfin,
et qu’il la
regarda, il vit les larmes qui roulaient
lentement
sur ce visage adoré.
288
– Pardonne-moi, oh ! pardonne !
s’écria-t-il en
lui prenant les mains. S’il y a un être au
monde à
qui je devais cacher ma misère morale, c’est
toi,
ma chère âme, toi qui t’es dévouée
jusqu’aux
dernières limites de l’abnégation.
À son tour,
elle essaya de lui sourire.
– Vois-tu, reprit-il, ce n’est pas parce
que c’est
Régine ; avec une autre, ce serait la même
chose ;
ce serait peut-être pis encore. Celle-ci
du moins
n’a pas de méchants instincts. Elle est
égoïste,
indifférente, mesquine, mais elle n’est
pas
dépravée. Elle est coquette ouvertement,
parce
que cela la désennuie ; mais elle est
honnête et
restera honnête... Mais vivre auprès d’une
poupée, être associé pour la vie à un être
incomplet, incapable de comprendre un
grand
sentiment, une pensée généreuse, et cela
après
t’avoir connue, t’avoir aimée...
Valentine, vois-
tu, c’est un enfer. Au moins, toi, tu es
seule !
– Je n’étais pas seule il y a un an,
dit-elle avec
douceur. Et j’ai subi des choses dont vous
ne
pouvez vous faire une idée. Mais à quoi
bon nous
rappeler nos douleurs passées ? Nous ne
pouvons
289
rien changer à ce qui est : essayons de
tirer le
meilleur parti possible de la réalité.
René la regarda
: elle parlait dans l’entière
sincérité de son âme. Si elle avait su ce
qu’il avait
pensé, ce qu’il avait tenté la veille ?
Si elle avait
su qu’un hasard seul ou plutôt
l’intervention bienveillante d’un ami
l’avait
sauvée du plus effroyable scandale ! Non,
elle ne
savait rien ; immolée au devoir, esclave
de la
régularité des choses, elle lui proposait
simplement de vivre en bonne amitié, de
chercher
dans une confiance réciproque la
consolation de
leurs malheurs.
– Tu ne comprends donc pas, s’écria-t-il
en la
prenant dans ses bras avec violence, que
c’est toi
que j’aime, – toi seule qui peux remplir
ma vie, –
que je t’ai retrouvée et que je ne te
quitterai plus !
Elle ne
résistait pas ; elle le regardait de ses
yeux pleins d’amour et de tristesse. Il
chercha ses
lèvres : elle se détourna doucement.
Les chevaux
trottaient toujours sur la route
unie comme du velours. Le grand
imperméable
290
blanc du cocher bornait l’horizon devant
eux, la
pluie faisait un réseau épais sur les
vitres.
Personne ne
pouvait les voir.
– Nous serons malheureux toute notre vie,
dit-
elle de sa voix douce, brisée par
l’émotion.
Les bras du
jeune homme se desserrèrent.
– Mais vivre ainsi est atroce ! dit-il
avec
désespoir. Pense donc, Valentine, tu
m’aimes, je
t’adore, et nous allons vivre côte à côte
en
apparence, en réalité séparés : c’est
impossible,
impossible !
– Je m’en irai si tu veux, dit Valentine.
Il fit
un geste éperdu.
– Alors je te suivrai ! Que veux-tu que je
fasse
sans toi ? Crois-tu que j’aie vécu pendant
tout ce
temps que nous sommes restés loin l’un de
l’autre ? Mais je ne me souviens pas
seulement
de ce qui m’est arrivé ! Non, ne pars pas.
– Je te
retrouverais au bout de vingt-quatre
heures.
– Alors, ayons du courage ! dit-elle.
Il la reprit dans ses bras et lui donna un
baiser
fou.
291
– Non, dit-elle en se retirant doucement,
il ne
faut pas.
– Alors, pourquoi ne résistez-vous pas ?
lui
dit-il avec colère.
– Parce que vous aurez plus pitié de ma
faiblesse que vous n’auriez d’égard pour
ma
résistance.
C’était vrai. Il dénoua ses bras, et
pendant un
instant ils furent silencieux. Valentine
baissa un
peu la glace pour regarder au dehors, et
la
remonta aussitôt.
– Nous approchons, dit-elle.
– Il faut prendre un parti, fit René,
ressaisi par
son animation fébrile ; si nous devons
faillir, il
est inutile de souffrir en pure perte ;
aujourd’hui
ou jamais, Valentine ?
– Jamais ! répondit-elle en détournant les
yeux.
– Tu refuses le bonheur et l’amour... pourras-
tu vivre toute ta vie sans regretter ?
– Je ne regretterai jamais d’avoir rempli
mon
devoir.
292
– Alors nous vivrons ainsi toujours, nous
adorant sans nous le dire, – côte à côte
sans nous
toucher, mourant d’amour l’un pour
l’autre... Tu
crois que cela se peut ?
– Je le crois, répondit-elle bravement.
– Ce serait bien beau ! soupira René. Si
nous
faisons cela, Valentine, nous ne serons
pas des
êtres ordinaires !
– Nous le pouvons, répondit-elle.
Ils étaient
tellement exaltés tous deux par le
sacrifice et l’abnégation, qu’ils
appartenaient à
peine à la terre.
– Jamais ? demanda-t-il encore une fois.
– Jamais ! répéta-t-elle.
Leurs yeux se fondirent en un regard où
leurs
âmes avaient passé tout entières.
– Embrasse-moi encore une fois, la
dernière,
fit René, et puis adieu !
Ils s’étreignirent avec une telle force
qu’ils se
firent mal. La voiture tournait pour
entrer dans la
cour de la maison de Valentine ; la
seconde
293
d’après, elle s’arrêta. René ouvrit
rapidement la
portière et offrit la main à Valentine,
qui se hâta
d’entrer dans le vestibule, puis il
regarda sa
montre.
– Je pars, dit-il au cocher.
Il pénétra dans
la maison. Madame Moissy
seule, debout, le regardait éperdue. On
entendait
le pas de la servante qui montait
l’escalier avec le
manteau de sa maîtresse.
– Encore un baiser, dit René en se
penchant
vers Valentine.
Elle l’écarta
d’un geste inquiet.
– On peut nous voir, dit-elle à voix
basse.
– Alors rien ? cela vaut mieux ainsi.
Le pas de la
servante retentissait maintenant
au-dessus de leur tête.
– Mais tu m’aimeras longtemps ? dit-il, en
lui
serrant la main à la briser.
– Que veux-tu que je fasse de ma vie, si
je ne
t’aime pas ? répondit-elle. C’est toi qui
es
maintenant mon honneur, ma fidélité, mon
294
devoir. Si je cessais de t’aimer, je
serais une
misérable. C’est toi qui cesseras de
m’aimer.
– Moi ? je t’aimerai toujours !
– Même quand les années auront passé,
quand
je serai vieille ?
– Je suis jeune par les années, dit-il,
mais je
suis vieux par la souffrance ; je
t’appartiens pour
toujours, toujours, tu entends ?
– Ma vie ! répondit-elle.
Ils se
regardaient comme si cette minute eut
été la dernière de leur existence. Les pas
en haut
se rapprochèrent de l’escalier.
– Au revoir, madame, fit René en
s’inclinant.
– Au revoir, monsieur, je vous remercie,
répondit Valentine.
D’Arjac sauta dans le coupé, qui s’éloigna
au
grand trot.
Valentine entra dans son petit salon, les
deux
mains pressées sur son cœur.
– Je t’aime, je t’aime, cria toute son âme
envolée vers René. Et au milieu d’une
horrible
295
souffrance, la joie d’avoir livré sa
grande bataille
et de l’avoir gagnée, inonda le cœur de la
jeune
femme.
296
XXIII
Quelques jours
plus tard, René vit arriver sa
femme, madame de Broye l’accompagnait, car
après des explications et des scènes sans
fin,
Régine avait fini par déclarer à ses
parents qu’elle
ne rentrerait jamais toute seule dans la
maison
conjugale.
– Je ne sais pas ce qu’a mon mari,
disait-elle,
il devient tous les jours plus difficile à
vivre !
Madame de Broye, qui connaissait sa fille,
se
dit en elle-même que probablement le
caractère
de son gendre se modifiait à mesure que
Régine
montrait plus franchement ses défauts ;
mais
c’était un sujet périlleux qu’il fallait
éviter autant
que possible, surtout pour le moment, et
elle
garda ses réflexions pour elle.
Elle ramena donc Régine à son mari : un
peu
penaude, très vexée, blessée dans son
amour-
propre de devoir céder, pas disposée le
moins du
297
monde à se soumettre la prochaine fois, et
même
considérant comme son droit particulier la
revanche qu’elle entendait prendre le plus
tôt
possible.
René était trop bien élevé pour ne pas
faire le
meilleur accueil à sa femme ; dès le
premier mot
il interrompit madame de Broye, et lui
assura
qu’il ne considérait ce léger différend
que comme
un caprice de malade. Avec un
demi-sourire, il se
pencha vers Régine, qui, assise sur le
canapé,
enveloppée dans son manteau, le chapeau
sur la
tête, avait tout l’air d’une patiente
réfractaire
qu’on conduit chez son médecin.
Il baisa avec une bonne grâce parfaite la
main
qu’elle consentit à lui abandonner, puis
il la
débarrassa de ses vêtements de voyage, et
pria sa
belle-mère de vouloir bien dîner avec eux.
Tout cela
s’était fait si vite, avec tant de
facilité, que Régine en fut tout étonnée ;
elle
aimait les scènes, cela fait toujours
passer une
heure ou deux ; elle s’était représenté
dans son
imagination fertile son mari repentant,
elle très
digne et très calme acceptant ses excuses,
puis là-
298
dessus un brin de coquetterie, un petit
intermède
d’attendrissement... Rien de tout cela !
C’est René qui était calme, elle qui se
sentait
mal à l’aise ; il était si parfaitement
chez lui en
invitant madame de Broye, que Régine avait
aussi l’impression d’être invitée à dîner
de façon
à ne pouvoir refuser...
Une colère
impuissante destinée à toujours
grandir envahit l’esprit de la jeune femme
; il faut
avoir l’esprit très supérieur pour
accepter la
supériorité d’autrui, et Régine n’était
pas
supérieure du tout. Elle pouvait vivre
amicalement avec n’importe qui, pourvu
qu’aucune comparaison désavantageuse ne
s’imposât à son esprit ; mais du jour où
elle
devait se reconnaître vaincue par des
qualités
supérieures, elle prenait en grippe l’être
qui lui
imposait cette humiliation.
De ce jour,
René ne fut plus pour elle qu’un
commensal, et bientôt après un ennemi,
l’ennemi
secret auquel on fait bonne mine, parce
que les
convenances l’exigent, mais dans l’armure
duquel on cherche quelque défaut, afin de
299
pouvoir le frapper à l’occasion.
René ne s’occupait guère de ce qui se
passait
dans l’esprit de sa femme ; que lui
importaient les
pensées de ce cerveau frivole, incapable
d’une
grande idée, même pour le mal ? Elle lui
faisait
une petite guerre sourde. Il l’ignorait,
ou s’il s’en
apercevait, c’était pour en sourire, comme
d’un
enfantillage. Sa vie s’était concentrée
sur un
point : il attendait le retour de Valentine.
Comment
mettraient-ils à exécution le plan
formé dans l’exaltation des plus nobles
sentiments ?
Était-il
possible de réaliser ce rêve : goûter
toutes les douceurs idéales d’un amour
absolu, et
rester dans les limites du devoir et de
l’honneur ?
Peut-être ; et
le programme de cette existence
singulière se résumait en un mot : fuir la
tentation. Oui, mais serait-ce possible ?
Avec une autre
que Valentine, c’eût été
chimérique. Avec elle, peut-être !
– Essayons, se dit René.
Partagé
lui-même entre des sentiments très
300
divers, il se disait parfois que leur rêve
était
absurde, qu’il n’aboutirait qu’à les faire
beaucoup
souffrir, sans leur donner les joies
qu’ils
recherchaient. D’autres fois, repris par
ce besoin
de sacrifice qui dort au fond de toutes
les grandes
âmes, il se sentait joyeux de sa douleur
même ; il
foulait aux pieds d’un air de triomphe
tous ses
regrets, tous ses désirs, toute l’ardeur
de cet
amour insensé, et se disait que se vaincre
ainsi
soi-même valait bien toutes ses ivresses.
Il allait dans le monde, on le voyait chez
ceux
qui, déjà rentrés, arrangeaient leur hiver
; poussé
par un besoin inquiet de mouvement, il
rentrait et
sortait plusieurs fois par jour, allait
souvent au
théâtre, et fréquentait indifféremment
tous les
genres, depuis l’Odéon jusqu’à l’opérette.
Dubreuil, revenu depuis peu, le regardait
avec
curiosité, et l’accompagnait souvent, afin
de
tâcher de se rendre compte de cette
étrange
instabilité.
– Je ne sais ce qu’a mon gendre, lui dit
un jour
de Broye en riant ; il vient travailler à
mes
médailles, puis soudain, se rappelant un
rendez-
301
vous ou une course oubliée, il disparaît,
pour
reparaître... Cela m’est égal au fond,
mais c’est
assez drôle. Il est partout à la fois ;
s’il était
capable de commettre un crime, je dirais
qu’il se
prépare un alibi.
– Un alibi ? pensa Dubreuil, c’est cela !
il se
prépare un alibi en effet, mais je suis
convaincu
qu’en lui-même il n’en a pas conscience.
Valentine
revint. Cent fois René avait passé
sous ses fenêtres, espérant les voir
ouvertes ; la
veille encore, il avait fait un détour
pour les
apercevoir. S’il avait vu de la lumière,
il serait
monté.
Elle le savait
bien, et c’était pour éviter cela
qu’elle avait pris le train de nuit, au
risque de se
fatiguer. Arrivée au matin, à deux heures
elle
était chez Régine, qui lui ouvrit les
bras, la pressa
sur son cœur, lui dit qu’elle était très
malheureuse, et dans la même haleine, lui
annonça qu’elle ne se sentait pas de joie
à l’idée
de voir approcher le terme de sa
grossesse.
Elles passèrent une heure dans ces
bavardages,
après quoi Valentine se leva pour s’en
aller.
302
– Déjà ! s’écria Régine en la retenant par
la
main. Oh ! chère ! dites-moi que vous
reviendrez !
– Certainement ! fit madame Moissy en
souriant.
– Mais vous reviendrez tous les jours ?
Voyez,
je ne puis plus bouger, et quand je serai
au lit, ce
sera encore bien plus ennuyeux. Mes amies
ne
viennent pas ; cela ne les amuse guère,
vous
comprenez ! Et puis à cette époque de
l’année, on
est toujours en l’air, pour l’ameublement,
pour la
couturière... Ah ! Dieu ! quand pourrai-je
sortir ?
Elle soupirait
à fendre le cœur, cette
malheureuse femme qui ne pouvait plus
courir les
magasins ! Valentine lui promit que
bientôt elle
serait libre de courir plus que jamais ;
seulement
il faudrait se soigner.
– Venez me voir, et je ferai tout ce que
vous
me direz, insista Régine. J’ai en vous une
confiance absolue... Je vous l’ai bien
prouvé
quand j’ai pris mon mari de votre main...
En ce
moment-là, elle n’en voulait plus du
303
tout à René ; en général, quand il n’avait
pas
raison, elle ne lui en voulait pas, et
pour peu qu’il
eût le plus léger tort, elle était prête à
l’aimer.
Valentine réprima un très léger mouvement
de
recul.
– Ne me dites pas que vous avez pris votre
mari de ma main, ma chère enfant, dit-elle
d’un
ton sérieux. De toutes les choses, ce que
j’ai
toujours redouté, c’est ce qu’on appelle :
faire des
mariages. En cette circonstance
particulière, il me
serait plus pénible encore d’avoir à
encourir une
responsabilité. Vous savez que M. d’Arjac
est
mon ami depuis très longtemps... C’est
vous-
même qui...
– Ne craignez rien, fit Régine avec
impatience,
je ne vous ferai pas de reproches ; non,
ni à
présent, ni jamais. La vérité, c’est que
René me
plaisait, et j’avais envie de l’épouser.
Somme
toute, j’ai bien fait. Il n’est pas
parfait, tant s’en
faut ; mais je crois que tous les hommes
sont les
mêmes. Voulez-vous mon opinion sur le
mariage ? C’est que je n’étais pas faite
pour me
marier. J’aurais vécu vieille fille,
indépendante...
304
Malheureusement,
cela ne se peut pas. Si une
demoiselle essayait de faire en tout bien
tout
honneur la vingtième partie de ce que l’on
permet
à une femme mariée...
Elle se mit à rire. Valentine cherchait
dans sa
pensée à renouer le fil que la jeune femme
venait
de laisser rompre.
– Vous n’étiez pas faite pour vous marier
?
dit-elle. Comment avez-vous pu faire cette
découverte ?
– Le mariage m’ennuie, fit Régine, avec
une
petite moue. Cela m’ennuie aussi d’avoir
des
enfants : si vous saviez quelle corvée
!... Ma vie
de jeune fille me plaisait infiniment
mieux.
Seulement,
comme je vous le disais, dans le
monde on ne peut pas ! Enfin, puisqu’il
faut être
mariée, je suis contente de l’être comme
je le
suis.
Valentine s’en
alla, toute pensive. C’était là
l’intérieur qu’elle avait préparé à René !
À coup sûr, ce
n’était pas celui qu’elle avait
rêvé pour lui ! Ce n’était pas là qu’il
trouverait le
305
repos nécessaire à ceux qui travaillent,
ni la
consolation, si bonne à ceux qui
souffrent, ni le
conseil, si utile à ceux qui doutent...
René
n’aurait rien de tout cela dans son
mariage, et si
peu de ce qui était en dehors de cela !
Au fond de son
âme, elle éprouvait une joie
intense. René n’avait rien, elle lui
donnerait tout :
tout ce qui se rattachait à ce domaine des
sentiments. En elle il trouverait le
repos, la
consolation, le conseil ; – et plus ils
iraient, plus
il s’attacherait à elle.
Les années pouvaient venir, maintenant ! Elle
s’était dit autrefois qu’entre un homme de
quarante ans et une femme du même âge, il
n’y a
point de parité réelle. Cette pensée était
entrée
pour une bonne part dans ses résolutions
du
temps passé...
Ces craintes étaient bien loin maintenant
! Il
ne s’agissait plus d’être jeune et belle
ou de ne
l’être pas. Ce que René aimerait à jamais
en elle,
c’était l’amie. Toujours recherchée,
toujours
adorée, elle le conduirait ainsi doucement
à
travers les épreuves de la vie, jusqu’à la
306
vieillesse, – et sans doute ils auraient
le bonheur
de mourir presque en même temps, car à
quoi
leur servirait la vie, s’ils n’étaient
plus deux à en
partager le poids ?
Valentine rentra chez elle pleine de cette
joie
un peu égoïste, et pourtant très élevée ;
dix
minutes après René fut annoncé.
– Je viens de chez vous, lui dit-elle en
l’apercevant.
– Je le sais, répondit-il, j’étais là ; je
me suis
dépêché de sortir. Je ne voulais pas être
contraint
de vous voir en présence de Régine.
Bonjour, ma
chérie.
Il appuya longuement ses lèvres sur le
front de
Valentine, puis ils s’assirent à quelque
distance
l’un de l’autre en se regardant. Malgré
l’ombre de
tristesse qui les envahissait en présence
l’un de
l’autre, ils ne purent s’empêcher de se
sourire.
Être ensemble
ainsi, seuls, c’était pourtant du
bonheur.
Ils causèrent de mille choses
indifférentes ;
leur voix était une musique pour eux. Le
passé
307
était loin, derrière un mur de cristal
laiteux ; ils
ne pouvaient en voir les contours que
confusément, – et puis ils ne voulaient
pas y
songer.
On eût dit vraiment qu’ils n’avaient
jamais été
que des amis l’un pour l’autre. Quand
l’être
humain veut s’immoler, il le fait avec une
telle
conscience, une telle force de volonté,
qu’il
parvient à se tromper lui-même. Il aime
alors sa
souffrance, comme d’autres aiment leur
plaisir, et
il y trouve de si profondes voluptés, que
lorsqu’après cela il revient à la vie
réelle, il reste
comme ébloui, et ne rentre qu’avec peine
dans la
réalité.
C’est ainsi que
Valentine et René passèrent
bien des heures à la suite de cette
première
entrevue, qui avait été courte. Ils ne se
voyaient
jamais pour longtemps, mais ils se
voyaient
souvent. Fuir la tentation : ce programme
était
réalisable à la condition de ne rester
ensemble
que lorsqu’ils n’étaient pas seuls.
Dans le salon de Broye, dans d’autres
maisons
amies, ils eurent de longues
conversations, qui
308
prenaient un charme délicieux à la
connaissance
qu’ils avaient du cœur l’un de l’autre.
Si parfois
Valentine, qui ne parlait guère, se
laissait aller à exprimer un sentiment
juste et
profond, René, qui l’écoutait sans la
regarder,
l’apparence distraite, savait ce que ces
paroles
brèves cachaient de sensibilité exquise et
douloureuse. Ils n’osaient se regarder, –
leurs
yeux les auraient trahis, – mais le
lendemain,
pendant le quart d’heure qu’il venait
passer près
d’elle, ils gardaient le silence, et
chacun savait ce
que l’autre avait ressenti.
309
XXIV
– Un fils et une fille jumeaux ! Vous
débutez
bien, vous autres ! se dit Dubreuil à
lui-même
quand il reçut la lettre de faire part de
M. et
madame d’Arjac. Je présume que madame
Régine, qui
n’était pas folle de maternité, va
avoir de quoi s’amuser avec ces deux-là !
les
habiller de pareil, et leur donner des
nourrices
pareilles. Pourvu, mon Dieu, qu’ils
n’aillent pas
grandir plus vite l’un que l’autre ! C’est
ça qui
serait un malheur irréparable ; comme qui
dirait
deux poneys dépareillés ! Il n’y aurait
plus
moyen de les taire entrer dans le munie
harnais.
Pauvres petits êtres... Enfin, ils ont
leur grand-
mère. La seule chose qui puisse expliquer
l’utilité
des belles-mères, c’est qu’en temps voulu
elles
deviennent des grand-mères, et alors les
mères
peuvent s’amuser tout à leur aise. René
doit faire
une drôle de figure de se voir tout d’un
coup père
de deux enfants. Je me demande s’il est
plus vexé
310
que content ou plus content que vexé.
Quant à de
Broye, je le vois d’ici ; il jubile. Il va
faire des
cadeaux à tout le monde. Si j’allais le
voir ?
Dubreuil prit sa canne, et pédestrement le
long
des Champs-Élysées, il s’en alla, musant à
tout ce
qui attirait son attention, depuis les
tirs aux
macarons, jusqu’aux voitures de chèvres ;
le
temps était superbe, un peu froid, et fait
pour la
marche.
Avec un nouvel intérêt, il examinait les
bébés
qu’il voyait aux bras des nourrices. Tout
ce qui se
tenait sur ses pieds lui semblait indigne
d’attirer
son attention ; en revanche, les petits
paquets
enrubannés qui dormaient la face en l’air
recouverte d’un voile lui paraissaient
intéressants.
– Les nouveaux venus dans ce monde de
falbalas et de pelisses brodées, se
demandait-il,
sont-ils plus beaux ou plus laids que ces
échantillons de genre humain qu’on promène
sans pitié par cette jolie bise de
novembre ?
Tout à coup il
se souvint de Valentine.
– Que pense-t-elle de cela ? se dit-il. Je
suis
311
sûr qu’elle est très contente !
ajouta-t-il après une
seconde de réflexion. Pauvre femme ! En
voilà
une qui est condamnée à jouir des joies de
la
famille par procuration ! J’irai la voir
aussi ; on
lui doit bien un petit compliment en cette
circonstance.
Bien entendu, Dubreuil ne vit personne
chez
M. de Broye. Il se rabattit sur madame
Moissy,
qu’il ne vit pas davantage, laissa des
cartes et
rentra chez lui avec la noble satisfaction
d’un
homme qui a accompli son devoir.
Pendant les trois ou quatre jours qui
suivirent,
René n’osa
aller chez Valentine. Un vague
sentiment l’avertissait que mieux valait
s’abstenir
pour le moment de tout rapprochement, si
innocent qu’il pût être. Il était
d’ailleurs
complètement ahuri par la nécessité de
pourvoir
aux besoins de deux petites existences, au
lieu
d’une seule ; comme la plupart des hommes,
il se
trouvait dépaysé quand on le sortait de la
routine
de ses préoccupations habituelles, et les
moindres
incidents prenaient pour lui des
apparences
irrémédiables qui le jetaient dans de
profondes
312
perplexités.
Madame de Broye, qui, par délicatesse et
par
crainte de s’imposer, s’était d’abord
abstenue de
toute ingérence dans les affaires du jeune
ménage, vit qu’il était grand temps de
secourir
son gendre, qui courait risque de se noyer
dans ce
verre d’eau tempétueux ; elle prit la
besogne sur
elle, et au bout de deux fois vingt-quatre
heures,
l’ordre régna dans la maison de Régine.
C’est
alors que madame Moissy fut admise à
contempler non seulement la jeune mère,
mais les
deux bébés endormis côte à côte dans le
même
berceau.
Ils se ressemblaient prodigieusement, au
point
qu’on s’y trompait à première vue ; mais
un plus
ample examen démontrait que le petit
garçon
avait les cheveux plus blonds, le teint
plus
délicat, et que la fillette, au contraire,
paraissait
plus robuste.
Valentine
écoutait Régine, dont le flot de
paroles ne semblait pas amoindri par
l’épreuve
qu’elle venait de subir. Au contraire : on
eût dit
que, contrainte de garder le silence
pendant
313
quelques jours, elle tenait à se
dédommager
beaucoup et vite.
Pendant que
madame d’Arjac épanchait le
trop-plein de ses pensées, Valentine,
penchée sur
le berceau, regardait les enfants avec une
indicible émotion. Peut-être se
disait-elle que sur
ces deux-là, en bonne justice, il aurait
dû y en
avoir un pour elle.
Elle n’aurait
jamais d’enfants, elle ! comme
Dubreuil se l’était
dit à lui-même, elle ne
connaîtrait les joies de la famille que
par
procuration...
Des larmes
montèrent à ses yeux pendant
qu’elle regardait attentivement les petits
êtres...
– Les enfants de René ! pensa-t-elle...
Chers
petits enfants de René, puissiez-vous être
heureux !
En ce moment,
elle entendit un pas derrière
elle, et la voix de Régine, abandonnant le
discours commencé, apostropha d’Arjac qui
venait d’entrer.
– Avez-vous vu la lingère ? demanda-t-elle
;
314
quand aura-t-on les petites brassières ?
– Elle viendra dans une heure et vous
répondra
mieux que je ne pourrais le faire,
répondit René.
Je vous avoue
qu’entre les bonnets et les
brassières je me trouve tellement
embarrassé que
je me perds comme dans un bois.
Il se tourna alors
vers Valentine.
– Bonjour, chère madame, lui dit-il.
Elle leva sur
lui le même regard qu’elle
reposait tout à l’heure sur les enfants.
Régine ne
pouvait les voir ; un courant de joie
parcourut
leur être.
– Ceux-là, du moins, ne te tromperont pas,
disaient les yeux de Valentine. Elle se
prépara à
partir.
– Déjà ? dirent en même temps M. et madame
d’Arjac.
– J’ai mille courses à faire, répondit
madame
Moissy.
En vérité, elle
avait l’âme trop pleine pour
supporter une conversation insignifiante,
et elle
éprouvait un grand besoin de solitude.
Elle sortit ;
315
René la reconduisit jusque dans
l’antichambre, et
devant le valet de pied qui présentait le
manteau,
lui adressa un adieu cérémonieux.
Valentine rentra chez elle engourdie. Elle
ne
savait trop ce qu’elle éprouvait elle-même
;
quand elle eut été seule deux heures, elle
le
comprit, et les larmes, dont ses yeux ne
pouvaient
se déshabituer, malgré tout son courage,
retrouvèrent leur ancien chemin sur ses
joues.
316
XXV
L’existence avait pris un cours normal
pour les
héros de cette histoire. On se fait à
tout, ou du
moins on semble s’y faire ; Régine
enchantée
promenait ses deux enfants, et se montrait
toute
fière d’être suivie par deux nourrices.
En dehors des
questions de toilette et de
coquetterie maternelle, ses enfants
l’occupaient
aussi peu que possible. Encore, par
bonheur, ces
êtres absorbants n’avaient-ils d’influence
dans
ses conseils que de midi à sept heures du
soir.
Après l’heure du dîner, leur rôle était
fini, et ils
rentraient dans l’ombre jusqu’au prochain
lever
de leur mère.
Les soirées étaient consacrées au monde.
Madame d’Arjac sentait qu’elle avait à
payer au
monde un terrible arriéré de devoirs, et à
elle-
même un passif tout aussi considérable de
plaisirs
manqués. Heureusement ces deux
comptabilités
317
pouvaient se mener de front ; mais au lieu
de se
débrouiller, l’écheveau semblait
s’embrouiller
toujours, si bien qu’une soirée conduisait
à un
lunch, le lunch à un bal, le bal à une
première
représentation ; plus Régine allait dans
le monde,
plus elle devait de visites, de dîners, de
politesses
sans nombre.
Elle plongea
résolument, et se mit à courir
après un état normal, sans espoir bien
défini de le
trouver jamais. En quoi elle se trompait :
la sortie
à perpétuité devint l’existence véritable
de
madame d’Arjac.
On s’avancerait
peut-être beaucoup en
affirmant que René tenta d’enrayer ce
petit
équipage fringant qui trottait, trottait,
en secouant
les cocardes enrubannées de ses oreilles.
Il avait
hasardé deux ou trois représentations fort
modérées, plutôt par acquit de conscience
que
dans le but d’obtenir des concessions.
Régine
reçut ces observations avec le petit
sourire
supérieur qu’elle avait arboré dans
l’orgueil de sa
maternité.
– Vous n’aimez pas le monde, mon cher,
318
avait-elle dit, et moi, je l’aime. Je ne
puis que
regretter une diversité d’opinions qui
nous sépare
plus souvent que je ne l’aurais désiré. Ma
mère
me conduira là où je ne saurais aller
seule. Pour
le reste, je ne suis plus une enfant. Vous
avez
confiance en moi, je présume ? Ne vous
inquiétez
donc ni de mes plaisirs ni de mes
affaires.
René se l’était tenu pour dit. Elle avait
raison,
cette femme superficielle ; elle savait se
conduire
de façon à ne donner prise à aucune
supposition.
Que pouvait-il demander de plus ? À partir
de
ce jour, ils ne se virent plus guère
qu’aux repas et
lorsque des visites inévitables les
obligeaient à
sortir ensemble.
L’hiver
s’écoula ainsi. Comme Valentine se
l’était promis, elle voyait souvent madame
d’Arjac ; le vague sentiment qu’en
maintenant
ces relations elle pourrait un jour être
utile, moins
à la jeune femme peut-être qu’à René, lui
faisait
maintenir un équilibre satisfaisant dans
cette
espèce d’amitié en l’air, la seule que pût
concevoir Régine.
René voyait
toujours son amie de la même
319
façon, c’est-à-dire souvent et peu à la
fois.
Cet état de
choses se maintint jusqu’aux
premiers beaux jours ; puis,
insensiblement,
aguerris par leur longue résistance,
fortifiés dans
l’idée qu’ils étaient invulnérables, ils
se
relâchèrent de leur surveillance morale,
et
s’abandonnèrent avec plus de confiance au
plaisir
de se trouver ensemble.
Ils avaient l’air d’être si bien revenus
de tout !
René
plaisantait Valentine au sujet des
hommages qu’elle recevait de toutes parts
;
Valentine
rapportait à son ami l’opinion des
femmes sur son compte, et tous deux
souriaient
avec un air sage et entendu, comme des
êtres que
les choses de l’amour ne peuvent plus
intéresser
que dans autrui.
Valentine s’apercevait bien de temps en
temps
qu’il y avait là un péril ; mais comment
l’éviter ?
La nuance
insaisissable qu’elle sentait était
assez ténue pour échapper à l’analyse. Que
faire
et que dire quand on ne sait pas de quoi
il est
question ?
320
Un jour, René
parcourait le boulevard vers
cinq heures avec un de ses amis,
lorsqu’ils virent
venir Dubreuil, fort affairé en apparence
; celui-ci
les salua rapidement et passa sans
s’arrêter pour
causer un instant, contrairement à ses
habitudes.
– Il est bien pressé, dit René.
– On ne le rencontre plus que comme cela,
depuis quelque temps. Je le soupçonne de
doubler
sa fortune en jouant sagement.
– Il est bien assez riche, murmura René,
qui
pensait à autre chose.
– Pour un célibataire, oui ! Mais pour un
homme qui veut se marier ?
– Est-ce qu’il se marie ? fit d’Arjac,
avec un
nouvel intérêt pour cet homme qui allait
se
marier.
– Vous n’en avez pas entendu parler ? On
dit
qu’il va épouser madame Moissy ! vous
savez,
cette jolie madame Moissy qui était mariée
à ce
chenapan qu’on a tué je ne sais où, en
Italie, à
Florence, je crois.
Celui qui
parlait n’était pas trop bien informé,
321
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